Archives pour la justice
Cette année, l’ICA consacre la semaine internationale des archives à la thématique suivante : Archives pour la justice. Ce sujet est vaste car il va bien au-delà de l’utilisation de ces dernières comme preuves dans l’exercice de la justice ou de la production de documents issue de l’appareil judiciaire.
Pour exprimer clairement la diversité et la complexité des liens entre les archives et la justice, l’ICA propose cinq sous-thématiques, chacune étant détaillée sur le site de l’institution :
- Archives pour la responsabilité : état de droit, vérité et justice transitionnelle ;
- Archives pour la mémoire : reconnaissance, dignité humaine et expériences vécues ;
- Archives pour l’inclusion : accès, participation et autonomisation des communautés ;
- Archives, héritages coloniaux et contextes non souverains : patrimoines déplacés et partagés ;
- Archives pour la justice future : anticiper les droits, les responsabilités et les possibles.
L’exemple de la politique de gestion des archives relatives à la colonisation
À l’occasion de cette semaine internationale des archives, Aksoni a souhaité mettre en lumière le travail mené par les Archives de l’État sur les archives relatives à la colonisation. De nombreux projets gravitent autour de ces fonds et illustrent de manière particulièrement parlante la façon dont le traitement, l’ouverture et la valorisation des archives peuvent contribuer à la reconnaissance des droits, à la transparence institutionnelle et à une meilleure compréhension du passé.
Pour l’occasion, nous avons échangé avec Bérengère Piret, professeure d’Histoire contemporaine et d’Archivistique à l’UCLouvain et cheffe de travaux aux AGR2, chargée de la gestion et de l’ouverture à la recherche des archives relatives à l’histoire coloniale de la Belgique, mais aussi du Burundi, Congo ainsi que du Rwanda.
Un transfert des archives coloniales vers les AGR2 pour une meilleure accessibilité et une gestion plus transparente et équitable
Depuis quelques années, un vaste chantier de transfert d’archives relatives à la colonisation a lieu entre le SPF affaires étrangères et les Archives de l’État, engendrant avec lui un important travail de traitement. Outre le déménagement, ce transfert implique la reconstitution de dizaines de fonds, l’inventoriage d’autant d’autres ainsi que la déclassification et la décontamination d’une part importante de ceux-ci. Commencées en 2018, ces démarches sont encore en cours. C’est plus d’un kilomètre d’archives qui est déplacé chaque année alors que le volume total est estimé à plus de dix kilomètres.
Au cœur de ce transfert, les archives produites par le ministère des colonies, puis conservées au ministère des affaires étrangères. Là, certains fonds n’étaient pas pleinement accessibles et les inventaires n’étaient pas directement consultables. Il fallait introduire une demande auprès des archivistes qui proposaient une sélection de documents en fonction des sujets de recherche. Cet état de fait a contribué à limiter l’accès à certaines sources, en particulier pour les chercheurs non-belges.
Depuis l’arrivée de ces fonds aux Archives de l’État, les archivistes en charge du transfert cherchent à sortir de cette gestion opaque en mettant en œuvre des procédures transparentes pour rendre ces fonds plus accessibles. Les instruments d’accès sont consultables en ligne au fur et à mesure de leur publication. Chaque utilisateur et utilisatrice a désormais accès aux mêmes documents et sera traité de façon égalitaire. Si un document n’est pas accessible, la raison sera explicite et identique pour toutes et tous.
Des archives qui font preuve : le Projet « Résolution Métis »
« Les archives relatives à la colonisation sont avant tout des preuves », explique Bérengère Piret. « Elles permettent de démontrer une identité, de prouver des droits ». Dans le contexte de ce transfert, le projet « Résolution Métis » a vu le jour, portant sur l’histoire des personnes métisses nées durant la colonisation belge au Burundi, au Congo et au Rwanda. Cette initiative a donné l’occasion à de nombreuses personnes de renouer avec des parents et d’accéder à des documents officiels auxquels elles n’avaient précédemment pas accès.
Restitution et inclusivité
Lorsque l’on travaille sur l’accessibilité des archives, la question de l’inclusivité devient incontournable. La problématique de la restitution des archives relatives à la colonisation illustre d’ailleurs très bien ce propos puisque jusqu’ici, les pratiques de restitution décidées par les politiques ont été peu concluantes en ce domaine.
Souvent, les archives ont été partagées aux pays anciennement colonisés sous la forme de copies numériques. Pourtant, les inégalités en matière d’accès aux technologies sont encore importantes entre la Belgique et de nombreux pays d’Afrique. Peut-on décemment parler de réparation alors que l’on sait que ces inégalités maintiennent à distance de ces archives une grande partie de la population concernée par elles ?
Cette problématique illustre bien que la démarche de décolonisation du traitement de ces archives implique des nouveaux mécanismes de domination. Dès lors, il est important de tenir compte de ceux-ci pour prendre des décisions équitables. De la même façon, il est intéressant de prendre conscience que les principes et les notions de l’archivistique ont été théorisées en Europe par et pour des Européens. Il semble donc essentiel de reconnaitre que cette théorie mérite d’être remise en question aujourd’hui, dans le cadre d’une pratique archivistique décolonisée qui puisse être le reflet d’une pluralité de perceptions, de notions, d’usages et de valeurs des archives.
Les décisions concernant la restitution des archives restent essentiellement politiques et les archivistes disposent d’une marge de manœuvre limitée quant à elles. Néanmoins, ils et elles peuvent œuvrer à leur échelle pour amener plus d’inclusivité notamment dans les outils d’accès mis à disposition du grand public. Ces archives sont aujourd’hui loin d’être réservées aux chercheurs avertis ; leur consultation se veut accessible à toutes et tous.
Le projet Colonial Sources : centraliser les archives et partager les savoirs historiques
Un autre projet en lien avec les archives relatives à la colonisation est la création de la plateforme Colonial Sources(Archives de l’Etat et AfricaMuseum) qui vise, d’une part, à recenser toutes les archives relatives à la colonisation conservées en Belgique à la suite du Guide des sources de l’histoire de la colonisation et, d’autre part, à proposer des dossiers pédagogiques spécifiquement conçus pour accompagner les enseignants francophones et néerlandophones du secondaire lorsqu’ils abordent la colonisation. Pensés en adéquation avec les programmes scolaires, ils traitent notamment des questions de la ségrégation, des métisses et de la photographie de propagande. Une sélection de documents d’archives est associée à chaque dossier afin que ces derniers puissent être traités en classe, avec les élèves. En favorisant la connaissance de l’histoire de la colonisation, le projet Colonial Sources contribue, d’une certaine façon, à renforcer la justice en informant et en conscientisant.
Ces quelques projets et réflexions menées ces dernières années autour des archives coloniales mettent en lumière les questionnements que suscitent leur traitement, leur mise à disposition et leur valorisation. Ils montrent à quel point chaque décision et chaque choix comptent.
La matière est complexe et de nombreux autres projets de recherches sont en cours et mériteraient davantage de visibilité. Les enjeux sont significatifs et, jusqu’à présent, chaque jalon posé dans le traitement des archives relatives à la colonisation constitue une avancée en faveur d’une plus grande justice dans les réflexions liées à la décolonisation.